Conscience collective : Pourquoi je suis à Lima pour la COP20

Conscience collective : Pourquoi je suis à Lima pour la COP20

 

J’ai appris que l’argent n’a pas de conscience le 20 avril 2010. Ce jour-là, la plate-forme pétrolière de British Petroleum, Deepwater Horizon, a explosé à une centaine de kilomètres du rivage de la Louisiane et a transformé les eaux du Golfe du Mexique en une mare de feu. Dans les heures et les jours qui ont suivi, les flammes léchaient le ciel et ont pris 11 vies humaines avec elles dans les vagues. 

Quand le déversement de Deepwater Horizon est arrivé, j’étais à des centaines de kilomètres de là, en étude à l’étranger en Europe. Quand j’ai vu les images sur mon ordinateur, mon cœur est tombé dans mon estomac et j’ai senti mes pieds s’engourdir.  Je n’avais jamais visité le Golfe du Mexique, mais les images de fumées vomissant dans le ciel et de l’eau luisante de cet épais pétrole, semblable à du mucus, m’ont hanté. Peu de temps après, de nouveaux rapports annonçaient que l’ampleur du déversement surpassait le désastre de Exxon Valdez de 1989. J’ai grandi en entendant parler de ce désastre, cet événement qui semblait avoir affecté une génération entière avant moi et je savais que le déversement de Deepwater Horizon allait être notre déversement, celui qui marquerait notre génération.

Dans les jours suivant l’explosion, les médias ont commencé à partager des images de la vie aquatique habitant le Golfe du Mexique: les pélicans couverts de pétrole, leurs plumes graisseuses et alourdies par le poids du pétrole, des petits crabes et des immenses tortues échouées sur la rive tels des fossiles sur les plages. La faune que je voyais sur ces photos semblait si confuse et désespérée, comme si elle se demandait «Qu’est-ce que c’est que ça?».  Je me suis alors demandée : mais qu’avons-nous fait?

Puis débutèrent les histoires de travailleurs  de première ligne et des villes et des villages le long de la côte. Les communautés côtières de la Louisiane, du Mississippi, de l’Alabama et de la Floride, aussi bien que les employés travaillant à nettoyer cette marée noire ont commencé à manifester des symptômes inhabituels tels des saignements de nez, des difficultés respiratoires et des irritations à la gorge. Quand ils ont finalement cherché une aide médicale, on leur a dit qu’ils avaient des concentrations très élevées de produits chimiques dans leur sang.

Pendant ce temps, le PDG de la British Petroleum, Tony Hayward, est devenu porte-parole officiel du déversement de Deepwater Horizon et il nous a parlé à travers l’écran de télévision, nous assurant que le pétrole s’échappant de la plate-forme était négligeable en comparaison à l’immensité de l’océan. Nous apprendrions plus tard que l’équivalent de 4,9 millions de barils de pétrole avait été déversé dans l’océan cette année-là.

Quatre ans après le déversement qui a dévasté et empoisonné un écosystème entier de communautés côtières, le Wall Street Journal a rapporté que la semaine dernière que les grandes pétrolières étaient à nouveau dans le golfe. Exxon, Chevron, Royal Dutch Shell et même BP, qui apparemment a souffert d’une perte de mémoire à court terme, devraient forer à nouveau d’ici 2015.

Il m’a fallu peu de temps pour réaliser que ce n’était pas un cas isolé; en fait, c’est une épidémie mondiale, et maintenant elle a atteint l’Alberta, elle a atteint mon chez-moi. Plus tôt cette année, une des plus grandes compagnies pétrolières du pays, la Canadian Natural Resources Ltd (CNRL) a été forcée d’admettre publiquement qu’il y a avait une série de fuites sans fin sur un de leurs sites, près de Cold Lake. «Sans fin» – c’était leur expression.

Au moment-même que je travaille sur ce blogue, un autre 60 000 litres de pétrole brut se déversent dans les tourbières du nord de l’Alberta, un écosystème essentiel et complexe formé de milieux humides dans la forêt boréale.

Pour l’instant, quelque chose d’inoffensif comme la création d’une entité indépendante de régulation se heurte au dédain en Alberta. Avec la violation des traités à travers la province et dans le pays, ainsi que les membres de communautés de premières lignes qui sont diagnostiqués pour des maladies rares, des symptômes jamais vus et des cancers en phase terminale beaucoup plus fréquemment que dans la population en général, on peut se demander : comment avons-nous fait pour laisser faire cela?

L’industrie n’a jamais et ne sera jamais capable de s’autoréguler efficacement. Nous continuons donc à regarder passivement désastre après désastre, aggravé par les impacts, puis revenons à la même façon de faire des affaires.  D’une certaine façon, je comprends : l’argent n’a pas de conscience et si ces compagnies sont dans ce marché, une simple déduction vous amènera à comprendre qu’ils n’ont pas de conscience non plus. Mais notre gouvernement, lui, devrait en avoir une. Notre gouvernement devrait être dans les affaires pour le maintien des droits de ces citoyens.

Alors que les CNRL et BP de ce monde s’enrichissent, des traditions et des modes de vie complets disparaissent. L’eau potable est contaminée, les orignaux qui sont chassés puis envoyés à l’abattoir se trouvent être remplis de tumeurs cancéreuses, des populations de poissons meurent mystérieusement par milliers et les hordes de caribous qui florissaient dans les plaines sauvages ont toutes disparu. Et c’est seulement le cas de l’Alberta.

Au Canada, les premières nations, les Inuit et les Métis sont affectés de façon disproportionnée par l’industrie d’extraction. Ici comme ailleurs dans le monde, les populations autochtones et les minorités raciales tout comme les habitants vivant dans la pauvreté sont sans aucun doute porteurs du poids des effets des changements climatiques. Malgré cela ou peut-être à cause de cela, ils ripostent. C’est leur féroce résistance qui me donne de l’espoir. Je veux prendre le temps de témoigner ma gratitude aux communautés de premières lignes du monde entier qui se battent pour leur droit à un environnement sain, pour eux, leurs familles, et leur futur. Nous devons, nous tenir debout avec eux dans cette bataille pour la justice et la vérité, parce qu’avant qu’on s’en rende compte, ce sera aux portes des quelques privilégiés que les changements climatiques frapperont. Il n’y aura alors plus d’échappatoire.

La résistance autochtone dans ce pays et partout dans le monde m’inspire. La seule façon de défendre notre droit collectif à de l’eau potable et à un environnement en santé, c’est d’honorer les traités sur lesquels le Canada a été fondé – une entente entre les nations – que le gouvernement canadien a oublié si rapidement. Je suis maintenant ici, à la COP20, au Pérou, parce que le 20 avril 2010, j’ai compris une fois pour toutes que les compagnies n’ont pas de conscience. Je suis ici à Lima pour rappeler au gouvernement canadien que, quelque part sur la route, ils semblent avoir perdu la leur aussi.